«Il n'existe aucun centre de prise en charge des TCA au Maroc»

«Il n'existe aucun centre de prise en charge des TCA au Maroc»


Source : L'observateur du Maroc
Le 25 - 06 - 2010
Article de Mouna Izddine

Interview du Dr. Farid Tadlaoui, Médecin nutritionniste à Casablanca.




Comment définir et reconnaître l'anorexie mentale ?

L'anorexie mentale est appelée ainsi car on est face à une absence d'affection somatique, autrement dit de maladie organique qui pourrait expliquer l'amaigrissement important du patient. C'est en somme une peur intense et pathologique de devenir obèse, et qui ne disparaît pas avec la perte de poids. L'anorexique a un comportement obsessionnel avec la nourriture, et se retrouve enfermé dans un rituel alimentaire d'exclusion permanent. L'anorexie mentale, qui est considérée comme telle à partir d'une diminution d'au moins 25% du poids initial, s'accompagne d'un trouble de l'image du corps : l'anorexique se perçoit comme gros(se), malgré sa maigreur, et est par ailleurs dans le déni de sa maladie. Ce trouble du comportement alimentaire touche principalement les filles (9 fois sur 10), entre 10 et 20 ans, les femmes ayant généralement un rapport plus émotionnel à la nourriture que les hommes.

Qu'en est-il de la prévalence de l'anorexie dans notre pays ?

Il n'existe pas de statistiques fiables à ce sujet, mais le Maroc ne fait pas exception à la règle, dans la mesure où on estime de 1 à 2% la proportion d'anorexiques parmi les jeunes filles. Et cette maladie connaît un essor inquiétant dans notre pays, comme partout où se pose le dilemme abondance de nourriture d'un côté, et idéal minceur de l'autre. En tant que médecin nutritionniste, je reçois de plus en plus d'adolescentes dans ce cas, avec parfois, des IMC (poids en kilos divisé par la taille en mètres au carré) dramatiques, inférieurs à 16 (un IMC normal se situe entre 18,5 et 25), et qui répètent avoir été obligées à consulter par leurs parents, en dépit de leur «santé parfaite». Ce sont souvent des filles qui refusent de grandir, ou transfèrent tout leur stress sur la nourriture.

Existe-t-il des centres spécialisés en troubles du comportement alimentaire (TCA) au Maroc ?

Hélas, non. Que ce soit l'anorexie, la boulimie, ou ces deux extrêmes combinés, les TCA sont considérés comme des pathologies de riches, sachant que nombre de mutuelles ne remboursent même pas les bilans. Or, il faut sensibiliser les autorités sanitaires et le grand public marocain sur la prévalence croissante dans notre pays de ces pathologies très sérieuses, mettant en danger le pronostic vital des patient(e)s. Si le tiers en effet des anorexiques guérit, un autre tiers bascule chroniquement entre rechute et équilibre, tandis que le dernier tiers va jusqu'à l'hospitalisation avec parfois traitement psychiatrique. Dans cette catégorie, 10% des patient(e)s décèdent par anorexie ou par suicide. Et tout l'enjeu du traitement (aide psychothérapique et nutritionnelle) réside dans la prise de conscience de l'anorexique de sa maladie. Les anorexiques comme les obèses morbides sont des cas médicaux difficiles, les plus désarmants pour nous autres médecins, dans le sens où ils nécessitent parfois des années de suivi rigoureux par une équipe pluridisciplinaire pour réapprendre au patient à s'alimenter sainement et à dissocier émotions et nourriture. D'où l'impérieuse nécessité, on ne le répétera jamais assez, de communiquer sur les TCA afin que soient créés des centres publics et privés dédiés aux TCA au Maroc.

Dr Youssef Mohi : «10% des anorexiques décèdent»

Dr Youssef Mohi : «10% des anorexiques décèdent»

Source : Aujourd'hui Le Maroc
Le : 2011-01-16 N° : 2348
Article de Salima Guisser



Selon Dr Youssef Mohi, l'anorexie mentale est multifactorielle et multidimensionnelle. Quant au sex-ratio, il est de neuf filles pour un garçon dans l'anorexie mentale post-pubère.


Comment définissez-vous l’anorexie mentale?

L’anorexie mentale est considérée comme une pathologie psychiatrique. Pourtant, ses complications somatiques sont multiples et parmi celles-ci, certaines peuvent être fatales. Depuis des décennies, la forme classique est celle de la jeune fille ou jeune femme, caucasienne, issue d’un milieu aisé, vivant en milieu citadin, dans un pays de culture occidentale. Pourtant, les études épidémiologiques récentes soulignent l’augmentation de prévalence des troubles du comportement alimentaire, leur extension à travers les classes sociales, dans des cultures et ethnies variées, dans le sexe masculin et à des âges différents, et en particulier chez l’enfant avant la puberté.

Quels en sont les principaux symptômes ?

Selon le Diagnostic Statistic Mental IV-TR (DSM), qui est une référence américaine, ces causes se manifestent à travers le refus de maintenir un poids corporel au niveau ou au-dessus d’un poids minimal pour l’âge et la taille. Il s’agit d’une perte de poids conduisant au maintien du poids à moins de 85% du poids attendu, ou incapacité de prendre du poids pendant la période de croissance conduisant à un poids inférieur à 85 % du poids attendu. Les anorexiques souffrent également d’une peur intense de prendre du poids ou de devenir gros alors que le poids est inférieur à la normale, une altération de la perception du poids ou de la forme de son propre corps, influence excessive du poids ou de la forme corporelle sur l’estime de soi, ou déni de la gravité de la maigreur actuelle. Chez les femmes post-pubères, ces critères se manifestent à travers une aménorrhée.

Quels sont les facteurs favorisant l’apparition de ces symptômes ?

L’anorexie mentale n’est pas une maladie nouvelle et sa cause est inconnue, et, même si le trouble commence à l’occasion d’un événement familial ou lors de moquerie par un pair, l’hypothèse d’une cause unique a été abandonnée depuis longtemps. L’anorexie mentale est multifactorielle et multidimensionnelle. Selon le modèle bio-psycho-social souvent cité, on peut dire qu’il existe d’abord des facteurs de risque : biologiques et génétiques et des facteurs psychologiques individuels et familiaux. On cite aussi des facteurs socioculturels et des facteurs précipitants : événements familiaux, ainsi que des interventions de l’environnement (familiales, amicales, sociales, etc.) et parfois les premiers signes de puberté. On relève aussi des facteurs de maintien : par exemple, la dénutrition elle-même entraîne des modifications psychologiques, l’environnement se réaménage autour de la maladie, etc. Parmi les facteurs de risque familiaux, il est important de souligner le rôle de l’existence de troubles du comportement alimentaire chez les parents, d’autant que l’on a décrit une continuité entre troubles de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte. Les difficultés alimentaires durant l’enfance et l’adolescence sont prédictives d’un trouble du comportement alimentaire chez l’adulte.

Quel est le sexe le plus touché par la maladie ?

Alors que dans l’anorexie mentale post-pubère, le sex-ratio est de neuf filles pour un garçon, dans l’anorexie prépubère on estime que 19 à 30 % des cas concernent des garçons. Les symptômes sont les mêmes que chez les filles au plan alimentaire avec rejet du gras. En revanche, les préoccupations sont différentes, avec idéalisation des corps des athlètes et des culturistes et hyperactivité physique par admiration de leur musculation. Contrairement à ce qui a pu être écrit autrefois, le pronostic n’est pas plus grave chez le garçon que chez la fille. L’existence d’une obésité ou d’un surpoids ayant entraîné des moqueries de la part des pairs du fait de son manque d’agilité et de son côté lourdaud est un facteur plus souvent signalé chez le garçon lors du démarrage de la restriction alimentaire.

L’anorexie mentale est-elle une pathologie occidentale inhérente à la mode ?

Les aspects socioculturels ont évolué ces dernières années. Jusque dans les années 1970, on disait ne pas connaître de cas dans la race noire. Puis vinrent des publications décrivant des cas au sein de minorités ethniques des pays de culture occidentale et surtout dans des pays de cultures non occidentales : Afrique, Moyen-Orient, Inde et pays asiatiques, etc. suggérant un rôle de la pénétration des valeurs occidentales (culte de la minceur, mode, etc.) dans ces pays, soit par le biais de l’occidentalisation, soit par le biais d’une confrontation au choc entre valeurs traditionnelles et nouvelles valeurs. Les publications concernant les pays asiatiques attirent l’attention sur des nuances symptomatologiques, sur le rôle de l’urbanisation, sur la recherche de la minceur, y compris dans les populations d’âge scolaire.

Quel traitement préconiser dans ce cas?

Le traitement associe idéalement quatre types d’interventions : un suivi médical, un suivi nutritionnel, un suivi psychiatrique et une prise en charge familiale. On peut atteindre, ainsi, 30 à 50% de guérison sans séquelles. 10 à 20% restent maigres et socialement fragiles. Alors que 10 à 15% ne guérissent pas, 5% associent une anorexie-boulimie et 10% décèdent.

Isolement : la fable du renard dans le tronc d'arbre

"Un renard affamé avait aperçu des morceaux de viande que des bergers avaient laissé dans le creux d'un chêne. Il y pénétra et les mangea. Mais comme son ventre enflé ne lui permettait plus de sortir, il se mit à gémir et à se lamenter. Un autre renard, passant par-là, entendit ses plaintes et s'approcha de lui pour en demander la cause. Lorsqu'il apprit sa mésaventure : " Reste donc là-dedans, lui conseilla-t-il,  jusqu'à ce que tu redeviennes tel que tu étais en entrant. Ainsi, tu sortiras sans peine ! "
D'après une fable d'Esope.

Et vous ? Si vous étiez à la place du renard "coincé" dans l'arbre  creux, que feriez-vous pouvoir sortir enfin ?
Cette fable est une métaphore qui évoque un pièce dans lequel certaines personnes boulimiques tombent parfois, ainsi que le moyen d'en sortir.
Dans le tronc d'arbre, se trouvent nourriture et gourmandises. Les personnes en question mangent trop. Ensuite la prise de poids les tient enfermées chez elles. Pour peu qu'elles soient ravitaillées régulièrement par elles-mêmes, par la famille ou le conjoint, elles resteront captives. Leur espace de vie s'en trouvera ainsi limité. Elles se trouvent alors prises dans une contradiction : elles voudraient bien en sortir et êtres légères, minces et libres, mais en même temps elles ne peuvent s'empêcher d'absorber de la nourriture hyper-calorique qui les maintient dans leur isolement.
Ce qui les tient enfermées, c'est aussi les croyances, les habitudes alimentaires, l'exigence de la mode et l'action marketing de l'industrie alimentaire. 
Pour sortir, nous dit cette histoire, il faut essentiellement cesser de se lamenter dans l'excès de nourriture et savoir repérer ses vrais besoins plutôt que d'anesthésier notre esprit par la nourriture et autres drogues.
Mais cette lucidité n'est pas évidente pour celle qui vivent dans l'enfer des troubles de la conduite alimentaire. 

C'est pour cela que Hayna vous propose une écoute et un soutien qui vous aideront à sortir la tête de votre cercle infernal.







Comme un courant d'air à la mode

Le tight gap, cet écart entre les cuisses, est devenu un must chez les jeunes adolescentes anorexiques.
L'objectif est d'avoir un écart entre les cuisses le plus grand possible lorsqu'on se tient les pieds joints et les fesses cambrées. Cette position est typique lors des shooting de mode car elle permet d'affiner la taille, aplanir le ventre et donner l'illusion de cuisses plus fines : pour exemple, regardez la campagne photos de H&M lors de l'été 2013, avec Beyonce en vedette pourtant bien connue pour ses cuisses généreuses.


Des starlettes telles que Kate Moss, Cara Delevingne ou Alexa Chung sont alors idolâtrées par des millions de jeunes filles adeptes du thigh gap. Elles sont élevées au rang de modèles sur les réseaux sociaux pro-anorexie.
Cette nouvelle lubie dépasse l'entendement quand on sait que toutes les morphologies ne sont pas adaptées pour avoir cet écart entre les jambes.


Kookaï : la folie publicitaire

Lorsqu'une marque de vêtements lance comme slogan "Hungry but chic" (affamée mais chic), peut-on imaginer une seule seconde qu'elle ne fait pas l'apologie de la restriction alimentaire ?

En 2012, lorsque cette campagne publicitaire a fait le "bad buzz", Kookaï s'est défendue de pousser ses clientes à l'anorexie, mais il faut bel et bien croire que cette fois-ci, les diktats alimentaires ont quitté les podium des défilés pour arriver jusque dans nos dressings.





Témoignage : "Boulimique, libérée par une parole..."


Depuis quelques années, la nourriture dirige ma vie. Elle me hante, elle m'obsède. J'y pense dès le réveil, et je n'arrive à m'endormir le soir qu'après mettre épuisée par de nombreuses crises de boulimie vomitive.

J'ai lentement développé ce côté obscur de ma personnalité vers l'age de 23 ans.
Au début, je voulais maigrir et je pensais tout maîtriser. Après quelques mois de cette sale habitude, j'ai perdu le contrôle. Je ne me sentais pas malade, je ne me sentais pas folle. Je sentais que la boulimie c'était moi. Elle me qualifiait, elle avait pris ma place. J'étais devenue terne, éteinte et solitaire. Seule la nourriture m'accompagnait jour et nuit, où que j'aille.
J'ai mis plusieurs années avant de me décider à consulter un thérapeute au sujet de cet horreur qui rythmait mes journées. J'étais allée trop loin pour m'en sortir toute seule, il me fallait de l'aide. Il a suffit de ces premiers mots échangés dans l'intimité de son cabinet, et tout a changé : je me suis sentie revenir. Par la suite, tous ceux avec qui j'ai trouvé le courage de parler de ma boulimie m'ont pris par la main, moi, et non pas elle.
Je ne suis pas encore tout à fait guérie, mais j'ai réussi à rompre les liens qui me retenaient isolée dans cette prison glauque. Je reviens à moi-même.

Samia B.

Jane Fonda : une survivante de la boulimie



En 1982, aux États-Unis, à l’occasion de la sortie de sa vidéo "Ma Méthode" qui allait révolutionner l’industrie du "fitness” Jane Fonda, icône du cinéma américain, dévoile à la presse son passé de boulimique.
" Vingt-trois ans d'agonie. C'est une chose dont je n'ai encore jamais parlé. Jamais. Et la seule raison pour laquelle je le fais à présent, c'est que ce mal se répand aujourd'hui dans d'énormes proportions : 20 à 30 % des femmes américaines en souffrent en ce moment. La boulimie détruit leur vie. Croyez-moi, je sais... », confia-t-elle en 1985 au magazine Cosmopolitan.
Cette déclaration fit l'effet d'une bombe. Jusqu'alors, toutes les femmes américaines boulimiques vivaient cachées, dans la honte.
Mais puisque « Barbarella » en personne, au corps et au sourire si parfaits, avait osé dire que sur les plateaux, entre ses films, elle avait passé son temps à manger, vomir, remanger, revomir du matin au soir, au point que sa vie en avait été saccagée, toutes les autres femmes concernées se sont, elles aussi, senties le droit d'en parler.